La Naissance du jour : une adaptation juste

La Naissance du jour est le seul film de télévision de Jacques Demy, réalisé à une période de sa vie où il a du mal à mener à bien ses projets personnels. Il est d’abord réticent à accepter cette commande, une adaptation d’un roman de Colette entièrement dénué d’action, constitué d’un long monologue dans lequel l’écrivain évoque ses souvenirs et ses réflexions sur la vieillesse et le renoncement de l’amour physique. Devant l’insistance de la fille de Colette, à l’initiative du projet, il finit par accepter. Porter un tel livre à l’écran est une véritable gageure, et Demy, qui d’habitude filme ses propres histoires, réussit avec beaucoup de subtilité à se glisser dans l’univers de Colette et à le porter à l’écran tout en restant très fidèle au texte original. Le film est tourné en 16 mm, avec un budget modeste, selon les canons économiques des productions télévisées de l’époque, mais le cinéaste parvient à insuffler élégance et raffinement à sa mise en scène et à sa direction artistique. Par souci de vérité, il tourne dans la maison même de l’écrivain, dont il refait la décoration en tapissant les murs des fameux papiers peints rayés et colorés que l’on retrouve dans presque tous ses films. La scène de cabaret, où des marins et deux hommes qui dansent ensemble «  parce que les filles ne dansent pas assez bien  », est un écho aux ambiances similaires de ses premiers longs métrages, avec une allusion homosexuelle plus explicite. Demy avait retrouvé ses émotions d’enfance dans Peau d’âne, nul doute qu’il ait souhaité exprimer à travers cette lecture de Colette une part de féminité. La Naissance du jour apparaît aussi comme un dialogue ou une lettre adressée à Agnès Varda, cinéaste, épouse et mère de ses enfants, sans doute plus proche de Colette par sa vie et son œuvre que ne l’était l’auteur de Lola. Jacques Demy, comme Philippe Garrel, aime diriger des comédiens découverts dans les films des cinéastes qu’il admire. Autour d’une Danièle Delorme remarquable de justesse dans le rôle de Colette, la distribution de La Naissance du jour réunit Jean Sorel (splendide dans Sandra de Luchino Visconti), Orane Demazis (l’héroïne des chefs-d’œuvre de Marcel Pagnol, dont ce sera la dernière apparition à l’écran) et Dominique Sanda, l’inoubliable «  femme douce  » de Robert Bresson. La beauté et la personnalité de Dominique Sanda impressionnent si favorablement le cinéaste qu’il choisira l’actrice pour remplacer Catherine Deneuve lorsque le tournage d’Une chambre en ville pourra enfin débuter, deux ans après celui de La Naissance du jour.