Une fantaisie sur les revendications féministes dans la société française

La grossesse d’Agnès Varda, enceinte de leur fils Mathieu, et l’envie de réunir à l’écran le couple formé à la ville par Marcello Mastroianni et Catherine Deneuve (elle aussi enceinte au moment du tournage) donnent à Jacques Demy l’idée de cette fantaisie qui jette un regard masculin sur l’apparition des revendications féministes dans la société française. Le cinéaste s’amuse à transformer le latin lover Mastroianni en moniteur d’auto-école enceint et déboussolé, et l’évanescente fée Deneuve en coiffeuse énergique. Il rend aussi hommage aux classiques de la comédie burlesque américaine, transposés dans le quartier de Montparnasse. Avec ce film conçu et tourné rapidement, Demy entend prouver qu’il peut réussir une comédie « grand public », alors que ses récentes expériences cinématographiques, risquées et atypiques, l’ont éloigné de la production commerciale hexagonale. Le film marque en effet le retour du cinéaste dans la France contemporaine qu’il n’avait pas filmée depuis Les Demoiselles de Rochefort. Ne cachant pas son hostilité à l’égard de la société pompidolienne, dont la médiocrité est aux antipodes des univers merveilleux et tourmentés de Peau d’âne et du Joueur de flûte, Demy affiche au contraire sa sympathie pour les milieux populaires, par l’intermédiaire de seconds rôles pittoresques échappés des films de Jacques Becker ou de Marcel Carné. Le cinéaste procède au même travail de stylisation sur les costumes, les couleurs et les décors naturels transformés en studios de cinéma que dans ses autres films. Le résultat recherché n’y est plus la beauté et l’harmonie, mais une sorte de trivialité expressive qui exagère avec humour un certain mauvais goût typique des années 1970 (voir le pyjama orange de Mastroianni), et parvient à le rendre presque aussi poétique que le monde de conte de fées de Peau d’âne.

La structure de L’Événement…, constituée de saynètes où chaque personnage a droit à la parole, du bistrot au salon de coiffure en passant par le plateau de télévision ou le cabinet du docteur, est moins ciselée que d’habitude, malgré l’humour subtil des dialogues. Le film se délite dans son dernier tiers et la fin, décevante, semble nier l’audace du point de départ. Jacques Demy avait tourné l’accouchement de Marcello Mastroianni qui s’inscrivait dans une forme de logique de l’absurde. Devant les réactions de rejet suscitées par cette scène, il se résigna à la supprimer. Ce renoncement atténue la dimension satirique et fantasmatique du film. La possibilité entraperçue d’une indifférenciation sexuelle profondément révolutionnaire cède la place à un retour rassurant à l’ordre naturel des choses. Si L’Événement… n’est pas le grand manifeste «  transgenre  » qu’il aurait pu devenir, il n’en demeure pas moins un film profondément original et réjouissant, porté par des acteurs très en verve. Même lorsqu’il tente de se rapprocher du cinéma traditionnel, Demy ne fait rien comme les autres et la singularité de son regard est plus forte que les concessions nécessaires à des producteurs soucieux de ne pas trop bousculer les spectateurs.


Voir aussi



Dans cette rubrique